Quelles sont les différences en psychologie,entre expatriation, migration et exil ?

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L’expatriation est-elle une migration et peut-elle devenir un « exil » ?

La confusion et les interprétations des terminologies désignant l’expatrié, le migrant et l’exilé sont importantes.

Le but n’est pas de trancher ce débat mais de dire que certains points sont communs et parfois certains aspects de l’approche des troubles psychiques spécifique ont des racines proches à défaut d’avoir des explications théoriques identiques.

Il n’est évidemment pas question de traiter de façon identique des personnes et familles ayant subi un parcours migratoire éprouvant, en sus de violences et de traumatismes sévères préexistants à leur départ de leur pays d’origine et connaissant des conditions de précarité importantes à l’arrivée.

Il ne faut pas non plus, à mon sens céder à l’idéologie et au normatif, ni au tabou inversé, car certains expatriés peuvent connaître des situations difficiles et précaires ; les consulats et ambassades sont familières de situations catastrophiques et de demandes de rapatriement d’urgence.

Les volontaires de certaines ONG, malgré une préparation préalable rigoureuse, sont aussi souvent soumis à des situations extrêmes, et bien des personnalités « solides » s’écroulent au contact violent de la réalité du terrain.

Le clivage simpliste entre l’ « expatrié de luxe » souvent soupçonné d’être un évadé fiscal en puissance et le migrant démuni devenu « immigré », cache bien des disparités et engendre des polémiques sévères allant du rejet total à l’acceptation inconditionnelle, entrant là sur le terrain du politique.

Généralement en simplifiant, l’expatrié  se délocalise de son pays d’origine pour des raisons professionnelles, sociales, culturelles ou autres et possède une « option de retour ».

Le migrant effectue cette démarche, pour des raisons sociologiques parfois mais rarement similaires mais généralement avec une notion d’absence de choix, associée.Sa possibilité de retour à sa patrie d’origine existe toujours, au moins théoriquement, mais avec un horizon plus lointain et une option de retour plus floue.

L’exilé, lui fuit en principe par contrainte, une situation souvent chaotique dans son pays, guerre, persécution ethnique, politique, religieuse, catastrophe naturelle, ou purement chassé de son  pays d’origine. Sa perspective de retour devient encore plus incertaine.

 Cela indique clairement que la nuance entre migration et exil est parfois très mince et uniquement sémantique.

Cette distinction, très simpliste, est bien sûr source de  nombreux contre-exemples .

L’expatriation professionnelle peut très bien être rendue et considérée comme obligatoire dans un déroulement de carrière d’un salarié.

Elle peut s’effectuer au plan professionnel en contrat de travail local(majoritairement) ou une activité indépendante.

Elle peut être aussi « choisie » à défaut faute d’options de travail sur le marché national, pour des raisons d’intérêt personnel, parfois financier, parfois culturel ou familial dans les mariages mixtes.

Quand les options de choix tendent à diminuer, l’expatriation tangente vers la migration.

Certaines expatriations, à durée initiale de courte ou moyenne durée peuvent aussi se transformer en une installation quasi définitive dans le pays d’accueil, pour une multitude de bonnes ou mauvaise raisons.

Des expatriations courtes mais se succédant sur une longue période dans de multiples pays, les « Open flight tickets » déconnectent l’expatrié de sa culture et identité initiale sans qu’il devienne pour autant, comme le migrant mono pays de long terme, un véritable autochtone, par définition, de son nouveau pays d’accueil !

Dans de nombreux cas, au-delà des terminologies employées et de la sémantique, le sentiment d’être « exilé », déraciné surgit, et si le choc culturel, parfois violent, de l’arrivée s’estompe au cours des années ; celui de perte identitaire et de non ancrage dans une nouvelle contrée peut perdurer, même après un long séjour.

Face à ce panorama varié et des réalités multiples, comment aborder sur le plan de la psychologie, une clinique de la migration ?

 Certaines thématique pourtant, se dégagent et se déclinent du simple trouble passager et sans conséquence, au pathologique.

 Les symptômes sont variés, incluent généralement un stress associé, avec des manifestations d’anxieuses psychiques et somatiques, pouvant évoluer en perdurant vers des Troubles anxieux,des épisodes dépressifs, des sentiments d’étrangeté, d’irréalité et parfois de bouffées psychotiques, délirantes, confusionnelles.

Elles sont dans la majorité provisoires et soumises à rémission, et ne présagent pas obligatoirement d’une pathologie ancrée ou en amorçage.

 La migration est toujours un passage de frontière entre deux mondes.

Passer la frontière, c’est franchir les limites, les barrières, c’est déborder du cadre du groupe qui protège, met à l’épreuve, exige, porte. Loin du groupe qui nous soutient et nous porte on peut être à la dérive, marginalisé, rejeté, se sentir aussi comme un traître qui aurait été déloyal, qui a affaibli le reste du groupe en se désolidarisant de lui.

Le passage de frontière spatiale glisse du  plan symbolique  au passage de frontière perçu comme transgressif à la norme.

Le sentiment de culpabilité, accompagne à tort ou à raison, celui qui « laisse » sa famille, amis et proches dans son pays d’origine.

Le stress subi à l’occasion de la phase initiale de choc culturel s’ajoute, et les mécanismes de défenses psychiques s’activent, la sublimation en partie, la phase légèrement excitée de la « lune de miel » de la découverte du nouveau pays.

L’idéalisation accompagne ce cheminement et se transcrit dans une projection, où le retour-futur- sera auréolé de réussite et richesse matérielle, compensation équilibrante dont bénéficieraient les proches demeurés au pays.

Nathan a été l’un des premiers à faire remarquer que chez les migrants les moments de transition de vie sont des moments critiques, revécus comme des passage de frontière (naissance, mort, séparation, départ à la retraite, départ ou adolescence des enfants) car ils entraînent une profonde remise en jeu au niveau des filiations, des appartenances groupales et de l’identité.

La traversée de la frontière, l’exil ou la migration, peuvent dans de nombreux cas mobiliser celui qui s’y risque, et qui, au prix de certains renoncements, pourra inventer et se créer un nouvel espace de vie et de liberté.

Chez d’autres, pour des raisons qui relèvent de leur trajectoire personnelle, et de la signification que revêt pour eux la relation à l’étranger, apparaissent dans les mécanismes de défense, comme le clivage, qui semble s’inscrire dans la métaphore de la frontière et déboucher parfois sur un fonctionnement psychique sur un mode traumatique, particulièrement coûteux et douloureux.

Dans certains cas, l’expatriation et migration deviennent une « transplantation »  analogue à un rite d’initiation ou à une renaissance.

Elle peut aussi se cristalliser en  traumatisme car, comme le propose Bertrand Piret (2005), il renvoie à une radicale délégitimation ou une déréférence, à la perte de l’assurance de sa place dans l’arbre généalogique familial, ou, ce qui revient au même, à la prise de conscience violente de la fragilité des liens symboliques à l’origine.

En cela, un éclairage multidisciplinaire est nécessaire et inclue la psychanalyse, car la rupture volontaire ou non, consciente ou inconsciente du lien familial ressurgit.

Le rapport à l’autre, l’altérité glissent de terrain ; car l’ « autre » rencontré est un « vrai autre » totalement différent, sa langue, ses coutumes ne nous renvoient plus à un miroir de nous-mêmes, car minoritaires dans un pays différent, nous sommes surtout l’ « autre » devant une majorité.

C’est face à ces multiples facteurs que la transculturalité se confronte à la perte identitaire, car  nous ne serons plus jamais les mêmes et ne deviendrons jamais l’autre non plus ; mais notre rencontre ne serait-ce que culturelle, nous changera l’un et l’autre.

Plutôt que de « perte identitaire », on pourrait évoquer une « dilution identitaire » et examiner que l’aiguillon du stress présent, favorise l’apparition de certains troubles psychiques, majoritairement bénins et sans évolution pathologique à redouter, pour peu que l’on soit attentif aux différents signaux d’alertes, en particulier quand ils s’inscrivent dans la durée et la répétition.

C’est un des aspects où l’analyse a tout son sens face à une personne fragilisée, qui vous présente en vrac, sa « valise » où sont enchevêtrés et mélangés une multitude d’éléments, comprendre la situation globale sans déstructurer l’individu et avec empathie.

C’est sans doute cela que le terme « détricoter » la situation, son contexte et non la personne, a une certaine signification.

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Betty GOGUIKIAN RATCLIFF, Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education, Université de Genève;  Unité de Psychologie Clinique Interculturelle et Interpersonnelle 

 

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