Le Selfie, une mode, le narcissisme décomplexé, un outil de communication ou la peur de la Mort ?

selfie autoportrait

Le « selfie » de la grande-duchesse Anastasia Nikolaïevna, 1914

Roland Barthes dans La Chambre claire – note sur la photographie (1980) :

« La photo, gelant le mouvement et le temps, contient in nuce la Mort, jusqu’au point où la mort en devienne dénuée de son sens prémoderne, religieux ou rituel (ce que la photographie reproduit à l’infini n’a lieu qu’une fois). »

Je n’aborde dans ce sujet que l’entendement que j’en ai chez l’adulte, et dans une déviation troublante de l’amplification du selfie.

Il ne s’agit donc pas, d’ «inventer », un nième trouble psychique quelconque et participer à l’inflation galopante à ce sujet.

Le selfie entre amis, lors d’un moment festif, une distraction amusante, un voyage plaisant ne doit pas déclencher d’inquiétude particulière, ni de banalisation aveugle, mais prête à réflexion quand sa propagation devient planétaire et un outil de communication à des fins spécifiques.

Il n’ y a pas ainsi, à mon sens, plus d’importance à donner à ce nouveau phénomène dans les réseaux sociaux d’ados, qui certainement exprime une part de besoin de reconnaissance, d’affirmation bien légitime de soi, qui n’a pas plus, mais pas moins d’importance, que de raconter les détails de sa vie quotidienne, ses joies, ses difficultés et parfois partager ses angoisses, quitte parfois à dangereusement dévoiler son intimité, source de remarques parfois désobligeantes et ouvrant un chemin aux adultes qui s’y introduisent souvent en toute impunité.

Le mot a été ajouté en 2013 à l’Oxford English Dictionary (OED), et, dans le cas improbable où vous vivriez complètement à l’écart des réseaux sociaux, se définit comme : une photo de soi que l’on fait soi-même, avec le téléphone ou un appareil photo numérique, et que l’on met sur Facebook ou un autre réseau social.

Cette définition, bien « neutre » et « aseptisée » n’est pas suffisante, car ce phénomène a largement dépassé le monde des « ados » et a gagné celui de la politique, des stars du showbiz et même de la religion avec l’actuel Pape .

L’origine de ce mot provient de « Self » en Anglais, que l’on peut traduire par Soi, ou Ego auquel on a rajouté le suffixe « ie » pour lui donner une coloration argotique, avec une teinte se voulant péjorative.

La traduction en Français, qui lui donne tout son sens, est sans doute celle Québécoise

d’« EGO-Portrait »

Il est étonnant que les linguistes aient peu fait le parallèle avec le terme « Selfish » signifiant prétentieux, suffisant, imbu de lui-même.
Le narcissisme du Selfie ?

Le narcissisme est une caractéristique commune, dont nous sommes tous dotés.
C’est l’un des premiers stades de développement de l’enfant, objet unique de toute l’attention et de l’affection.

Une dose « raisonnable » semble nécessaire à l’âge adulte, pour avoir confiance en soi et lorsqu’ une perte de confiance, d’estime de soi surgit, on évoque l’intérêt éventuel d’une revalorisation narcissique.
En ce sens, quand il s’amplifie adulte, il y a bien une dimension de régression à un stade infantile.

Le narcissisme ne devient pathologique que dans ses excès, et on peut parler de personnalité narcissique à qui si l’on rajoute une « dose » de perversion, devient insupportable socialement et potentiellement dangereuse pour l’entourage, par ses talents de manipulation, d’exploitation d’autrui, pour qui il n’a en général peu empathie ou considération.

Comme dans le mythe de Narcisse, il est un insensible égoïste, ne supporte pas la contradiction, revendique les honneurs et la reconnaissance de sa supériorité, attire l’attention et ne s’intéresse qu’à ceux qui lui paraissent à peu près de son niveau, d’où son goût et appétence, pour les Stars et VIP.

C’est une personne fragile, en définitive, au Moi peu solide, qui peut sombrer aisément dans la dépression et le ressentiment envers autrui, qui est le miroir de sa propre vulnérabilité.

Comme dans le mythe, le selfie nous renvoie à Narcisse qui découvre pour la première fois, son image dans l’eau, tombe éperdument amoureux de lui-même, et finit ses jours en mourant d’inanition, transformé en fleur.

C’est aussi la limite du mythe que nous rappelle Roland Barthes, dans son origine dans la photographie, le photographe est l’acteur, et le photographié le sujet.

Mais dans la photographie qui fixe l’instantanéité, c’est un spectre du futur mort, qui est figé, et non pas la fleur !

Dans l’autoportrait, comme dans le selfie, il y a inversion des rôles même s’il s’agit de la même personne.

Il y a une reprise de « contrôle » de sa propre image, et donc par sa diffusion massive à travers les réseaux sociaux, d’un sens donné à sa communication.

C’est par cet outil de communication, que son intérêt devient grand pour les politiques ou toute figure représentative de la société.

Les mécanismes sont globalement les mêmes, quelque soient les déclinaisons, le Selfie seul, de dos, en groupe, nu, accompagné, chez soi, dans un lieu public.

L’anonyme aimera se mettre en scène, en se photographiant lui-même en compagnie d’une star ou un monument célèbre, insolite ; c’est sa personne à lui qui importe, le « décor » n’est là que pour mieux le valoriser.

Les politiques, les stars, aiment principalement deux véhicules du message communiqué.

En s’affichant en compagnie d’autres célébrités (mais en prenant eux-mêmes le cliché) ils indiquent leur appartenance à un groupe, une classe, une idéologie dont ils sont le personnage central.

En choisissant un cadre neutre, familial, amical ou la compagnie d’enfants parfois de milieux défavorisés, ils communiquent sur leur normalité, leur empathie, leur bonté et dans ce paradoxe-grossier- indiquent la correction qu’ils amènent à la fois à leur propre image et son soubassement d’ incertitude et angoisse.

Il faut se garder de généraliser, mais cette dimension pathologique narcissique, lorsqu’elle transparaît dans un outil de communication, évoque le danger de la manipulation et son éventuelle perversion.

En devenant le « maître » de sa propre image, l’auteur fige sa chimérique immortalité et son contrôle sur autrui.

Qu’est-ce un « narcissisme décomplexé » ?

C’est ici, peut-être, que l’on rejoint la notion de régression à un stade narcissique, car en l’acceptant ; c’est bien là le message et les indications que la presse nous donne en abondance, il affiche son « narcissisme décomplexé » , il redevient, avec plaisir, l’enfant qui par sa grande dépendance affective, nutritionnelle etc… envers ses parents ,a le contrôle total de la situation en redevenant le personnage ou le « Masque » adulte,  et si cette puissance se heurte à une résistance, une remise en question ; contrairement à l’enfant qui lui va progresser, s’individualiser, s’affirmer et se construire, l’adulte lui risque de s’écrouler.

C’est l’image à mon sens, qui pose question, du selfie de l’astronaute avec la terre au loin, de sa très grande solitude dans l’abîme qui le sépare de ses semblables et son immense angoisse de la mort qui l’habite.

S’il sort de sa capsule, il meurt, ne « retombe » pas sur terre, il « flotte » dans un espace dont toutes les dimensions sont inconnues.

L’Autoportrait de Rembrandt est-il un selfie ?

autoportrait de Rembrandt
Il en existe probablement entre 50 et 60.
Narcissisme ? Egotisme ?

Je ne suis pas du tout certain que l’autoportrait de Rembrandt (il n’est pas le seul) soit comparable ou assimilable à une forme ancienne de selfie.

Tout d’abord, il y a au-delà de toute analyse, une qualité et une puissance artistique hors du commun.

Ensuite sa série d’autoportraits peints ou gravés, montre surtout à la fois l’évolution dans le temps qui passe, de la physionomie des traits de son visage, la maîtrise de son art et ses changements de perceptions et de techniques.

Le peintre, quel que soit sa forme d’expression, retranscrit dans son tableau, en multipliant ses œuvres, sa perception, son entendement du monde, son ressenti subjectif.

Dans cette recherche infinie, il ne paraît pas exclu qu’il recherche également sa place et sa raison d’être dans cet environnement qu’il peint.

Il semble hasardeux de « traduire » que cette représentation parfois anatomique, ciselée et construite soit en correspondance avec son être profond, qui peut très bien être morcelé comme celui de Dali ou de Picasso, à sa période bleue.

Plus qu’une démonstration égotique, c’est une incertitude sur soi-même et sa représentation qui interpellent.

Il ne paraît pas déraisonnable, que l’artiste dans sa vision et recherche du monde qui l’entoure, soit dans une démarche déconnectée de narcissisme, mais de simple recherche sur soi-même.

Cela ne qualifie pas une frontière sans peu de sens, ou le peintre serait un « génie » et l’auteur d’un selfie artistique un vulgus pecus, un « amateur » vaguement narcissique porteur d’une culture et un art populaire.

Gardons-nous donc de toute conclusion simpliste et réductrice !

N’oublions pas qu’à l’époque de Rembrandt, les autoportraits étaient souvent simplement affichés à l’entrée des ateliers comme indication du savoir-faire de l’artiste.

Ainsi, les plus fins biographes répondent à l’unisson :
l’auto-analyse” serait pour notre méticuleux portraitiste la clé de la compréhension d’autrui.

N’y aurait-il pas alors, quelque analogie entre cette démarche, qui finalement semble être celle de Montaigne qui de lui-même a fait la matière de son livre ?

« Chaque homme portant en soi la forme entière de l’humaine condition »
.

 

Accueil Articles
© Copyright 2014 Publié par Jean-Michel Imperatrice Psychanalyste et psychopraticien
www.jmimperatrice.fr, tous droits reservés. Reproduction interdite sans accord préalable.