Douleur morale et souffrance psychique: ses rapports avec l’empathie ?

Douleur et souffrance psychique : ses rapports avec l’empathie ?

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Si les notions de douleur morale et de souffrance psychique semblent s’imposer comme une évidence brutale dans le ressenti de la personne qui est confrontée, sans toutefois qu’elle n’en ait toujours les clés ni de sa compréhension ni de son soulagement; elle surprend , déstabilise, émeut, effraie l’autre qui est confrontée et rend complexe l’exercice nécessaire mais délicat de l’empathie dans la relation d’aide.

Il ne s’agit pas ici de reprendre le vaste débat sur l’empathie en thérapie mais d’examiner comment la mise en perspective de douleur et souffrance avec elle, permet de les éclairer mutuellement.

C’est un débat ancien et complexe qui ne peut se résumer à la facilité d’une analogie : la différence entre les deux ne peut non plus s’entendre comme une forme d’équivalence à Plaisir et bonheur.

« la souffrance n’est pas la douleur » -Paul Ricœur.

La douleur psychique chez Freud évoque le deuil dans toutes ses déclinaisons.

Il est cependant fondamental dans l’approche thérapeutique, de discerner le « Dedans » du « Dehors », les différents registres inter et intra personnels, social, de dissocier lieu et topographie et de gérer la résonnance du transfert.

« En effet, être confronté à la maladie, à la violence, à la souffrance, à la mort, provoque inévitablement, et en écho, chez tout soignant des angoisses de vide, de chute, de morcellement, de mort. » (Gilles Brandibas)

L’écoutant plus que jamais doit être distinct sans être distant.

Le « Je ne suis pas l’autre » n’est pas un simple rapport à l’altérité.

Il est une condition sine qua non dans une situation de face à face où la distance thérapeutique n’est pas métrique mais la bienveillance n’est ni une technique ni une valeur morale, une nécessité à l’intérieur de la bulle de respect que constitue l’espace de l’écoute et de l’échange.

La douleur étant dans notre compréhension immédiate plus concevable en tant que douleur physique associée à une plaie, une blessure, une maladie ou un trauma; sa dimension psychique se perçoit néanmoins souvent confusément et les deux au total sont des déclencheurs chez l’autre d’une forme d’empathie et d’une nécessité d’aider.

Cette « empathie » souvent présentée-trop rapidement- comme « naturelle » ne demande qu’à s’exercer, sans trop en maîtriser les modalités car tant la douleur que la souffrance psychique obéit à des mécaniques complexes et ne donnent pas lieu systématiquement à une « plainte », des signes ou une verbalisation intelligible.

Notre rapport à l’autre, dans sa douleur criée ou muette, dans sa souffrance qui fait partie de lui est souvent altéré, car pouvant passer par divers registres variés, l’ignorance, la peur, la sidération, le contentement dans la vengeance, le traumatisme induit face à l’accidenté meurtri dans sa chair ou déchiré par l’effraction psychique.

Les souffrances intenses où le Moi est fusionné avec la douleur, obture ou dénature ses vecteurs d’expression.

La personne en souffrance totale devient étrangère à l’autre et totalement en sa dépendance.

Cette souffrance archaïque évoque les premières détresses du très jeune enfant.

Et c’est pourtant face à cette complexité, que se trouve confrontés la famille, les proches et l’aidant devant la personne présentant une demande d’aide pour une douleur et/ou une souffrance psychique.

Pour le proche comme le professionnel, si l’empathie paraît s’imposer comme une nécessité ; son expression et sens sont  pourtant à géométrie variable : de l’empathie il est facile de glisser à la compassion, la souffrance « partagée-ensemble » qui peut conduire à la volonté acharnée de guérir l’autre de ses maux (une forme de Toute-puissance) , une identification projective où l’on règle ses « propres comptes » à travers l’autre ou une forme de chaos émotionnel, le « KO » du traumatisme face au spectacle affligeant de cette souffrance qui conduit à l’impuissance, la paralysie ou l’erreur.

 

Si l’on invoque souvent le déni  chez la personne présentant une problématique psychique, le refus de reconnaissance de la validité de la douleur psychique de l’autre ne saurait et ne doit être ignoré, on ne le sait malheureusement que trop bien dans les violences intrafamiliales où la négation n’est autre qu’un second trauma infligé renchérissant le premier dans une inflation meurtrière.

Mais tous les souffrants ne sont pas des victimes!

Et toutes les victimes n’expriment ni leur douleur ni leurs souffrance!

Mais toutes doivent être entendues

Il y a de grandes souffrances tues comme dans le repli autistique, des pathologies sortant de la zone de l’Agir et des douleurs qui n’ont que la symptomatologie impressionnante de la conversion hystérique pour  « converser » avec le thérapeute.

Il y a la plupart du temps une forme d’hystérisation qui survient dans la théâtralisation, comme dans le silence pesant ou dans le soulagement. Le curseur est flou dans les classifications.

 

Cela doit être en permanence présent dans l’esprit du thérapeute qui s’aventurerait dans une piste diagnostique, qui toute pertinente puisse-t-elle être, énonce au « malade » une interprétation qui a valeur de démenti pour lui ce qui avec toute la prudence de mise dans cette expression, constitue une forme de « violence du diagnostic ».

La victime, qui dans les violences sexuelles du conjoint ou la terrible effraction chez les enfants de leur corps et de leur psyché, dit souvent son amour du bourreau familial même dans sa recherche de réparation.

Le toxicomane, aussi raconte sa joie de la convivialité communautaire avant et pendant son récit de la souffrance de la descente et du manque. Il compte aussi sa sensation de triomphe, son ressenti de toute-puissance sous l’emprise du produit.

Il nous « raconte » sans doute, comment cette toute-puissance fait écho à une rapide régression à un stade infantile du narcissisme primaire : il était « un » avec l’ « objet »,quand il en a été séparé et le clivage opéré, il a souffert ses premières douleurs, ses premiers intermèdes entre la répétition du plaisir. Il a appris par la douleur , la frustration et le manque, ébauche ses premiers apprentissages du principe de réalité le principe de réalité.

Il  retrouve dans le plaisir et la souffrance de la toxicomanie, l’affrontement de la vie et de la mort.

 

Si le thérapeute « sait »; qu’il reste humble, car son propre déni de la validité des propos tenus par la personne meurtrie(ou pas) doit éclairer sa propre réflexion analytique.

Cette complexité de la douleur et de la souffrance psychique s’illustre bien dans la profusion d’articles à ce sujet.

Son rapport avec la réponse de l’empathie,  démonstrative ou non, donne toute sa valeur à une dimension qui déborde largement  son soulagement par la thérapie et interroge sur le Sens que douleur et empathie véhiculent.

Dressons un tableau court des principales possibilités de les appréhender.

De la douleur à la souffrance psychique :

Paul Ricœur (1992) faisait déjà remarquer à travers le langage, que la douleur et la souffrance n’ont pas la même dimension.

« J’ai mal aux dents » et « Je suis souffrant », comme si une avait une cause exogène, externe à durée limitée et subie comme une sanction ; la souffrance évoque un état plus étalé dans le temps de laquelle surgira un discours, une narration de la plainte.

Cette douleur , ainsi exprimée, nous est intelligible car elle est localisée topographiquement, associée intuitivement à une lésion, une maladie.

Elle a au moins une cause, donc une chance de pouvoir la « guérir ».

A défaut de dialoguer, elle permet à l’autre déjà de disserter.

 

La souffrance se perçoit comme interne, difficile à localiser ou simplement délocalisée, compliquée à exprimer.

Le souffrant ne fait qu’Un, se confond avec sa souffrance qui envahit toutes les facettes de son Être.

Elle est donc intime, peu partageable en dehors du cri ou de la plainte, difficile à comprendre pour la personne,  peu intelligible ou effrayante pour l’aidant.

Sa dimension « Psychique » évoque un trouble, peut-être une pathologie. On ne la comprend toujours pas, mais l’écoutant peut déjà mettre un premier nom, une maladie qu’il tentera d’associer à un évènement, ou à l’environnement du plaintif, si tant est qu’il le connaisse.

Dans les deux cas, la frontière est floue.

 

Sont convoqués : notre compréhension, nos émotions, le degré de sensibilité poussant ou non à agir.

Le « guérir coûte que coûte » dans la toute-puissance peut très bien s’exercer sans aucune empathie

 

Celui qui a mal, souffre de « toute son âme » et le tribut à payer par l’autre est lourd car il est sommé à la fois de comprendre et de soulager, avec peu d’éléments.

La psychiatrie ne conçoit la douleur psychique que comme morale au XIX ème, tout en s’affranchissant des « vertus » punitives ou de rédemption de la Religion (tradition doloriste)

Dans ces différents aspects, Ricœur, dans une approche croisée sémiologique et phénoménologique, renvoie à la clinique les aspects »pratiques », considère que le distinguo Douleur/souffrance comme déjà débattu, écarte les affects(Freud) et définit deux axes orthogonaux :

 

-L’axe du rapport à Soi et rapport à autrui :

Le souffrant est replié dans un « Je » qui souffre,

Je souffre donc que je suis.

C’est un déficit de représentation du monde extérieur, effacé.

 

« Le monde apparaît non plus comme habitable, mais comme dépeuplé. Le Soi apparaît rejeté sur lui-même »

Dans le rapport à autrui, le souffrant se place sur des curseurs (degrés) :

 

-Il est unique et seul à souffrir

-Il est dans l’incommunicable, la barrière du souffrir le sépare du monde

-Sa blessure du Souffrir peut lui faire percevoir l’Autre comme ennemi.

-Une « Malédiction » dans une vision fantasmée l’a « élu » pour souffrir : « Pourquoi Moi, Pourquoi mon enfant »

On remarque que dans ce 4 ème degré , c’est bien une « élection à l’envers », une « réaction » contre le Dolorisme religieux ancien qui n’assure ni rédemption ni mérite de la part du Divin.

 

-L’axe « Agir-Pâtir » :

-L’impuissance à dire, puisque la douleur agit dans le corps(Soi) tout entier

Ne pouvant « Dire » seul est possible la Plainte

-L’impuissance à Faire :l’écart entre Vouloir et pouvoir .Le souffrant est à la merci de l’autre, de son aide qui détient un pouvoir sur lui. L’exacerbation de sa souffrance peut l’amener à se sentir victime, à haïr ou à se victimiser.

Les deux axes se croisent et le souffrant est dans l’impossibilité de sa narration, à lui-même comme à l’autre.

Rien de ce qu’il pourrait se raconter ou narrer ne lui permet de se constituer une identité personnelle acceptable.

Il y a donc de multiples ruptures, du temps, de la durée, de la narration, du rapport à l’autre.

Est-on dans la confusion mentale psychique ou dans un repliement plaintif, injonction non négociable de la souffrance ou douleur psychique ?

Ce sont à tous ces niveaux que l’interrogation thérapeutique doit faire face !

Douleur Psychique et deuil :

S’il nous paraît assez naturel et spontané de pense au  Deuil comme exemple éclatant de la douleur et souffrance psychique ; c’est ce paradigme chez Freud qui l’emporte comme réaction spécifique à la perte d’objet.

Celle-ci s’entend comme la perte d’un être, un amour, une situation externe, ,un idéal ou une abstraction ; cet objet dont la représentation est interne a disparu et il est impossible, pour le moment de le réinvestir dans d’autres objets, représentations.

Ce n’est pas tant la perte de l’objet dans le monde réel qui fait  qui cause cette souffrance intérieure, mais bien la perte de « l’objet interne » que chacun avait construit autour de l’objet réel.  C’est « l’amputation du Moi » , tout comme le clivage psychique est à l’image d’une fissure physique, une séparation, un démembrement

Ce désinvestissement hémorragique de l’extérieur, aboutit à une contraction poignante, une douleur , inhibition car le « Manque » est le surinvestissement épuisant , éreintant sur l’objet disparu.

C’est le deuil, comme réaction spécifique à la perte de l’objet qui va devenir chez Freud le paradigme de la douleur psychique.

Le travail de Deuil se fera par étape, en redistribuant, en réinvestissant sur l’extérieur.

Tant que la personne reste focalisée sur le disparu, la mélancolie s’installe

Il faut noter que dans le Deuil, y compris symbolique  la perte est réelle, objectivable, alors que dans les états dépressifs  du pathologique l’objet du deuil n’est soit pas connu soit refoulé.

La douleur est bien là ; le Moi tente dans cette situation difficile à se reconstituer.

Il est en détresse car son intégrité est atteinte.

Le Moi se réduit à ce qu’il a perdu

Elle est compliquée à raconter, se vit au présent ou dans un passé ramené à l’actuel, ressassé, remémoré.

Cette souffrance peut aller jusqu’à la douleur globale où tous les éléments Bio-Psycho-Sociaux et même spirituels sont convoqués.

 

L’angoisse est douleur et alimente la souffrance :

L’angoisse comme affect signale le danger, sans que la perception de celui-ci soit forcément claire.

Elle est aussi, entre autres, une réaction interne de la perte-séparation de l’objet.

Ce conflit interne, intrapsychique va nécessiter une mobilisation importante des défenses, qui chez le névrotique est une forme de compromis, pour amener à un point plus bas les tensions générées.

Cette mise en branle des défenses, peut être durable, se cristalliser et s’enkyster ; seuls quelques symptômes signent  la situation.

 

Je ne développerai pas ici davantage le vécu traumatique où les capacités de défense cèdent et se trouvent débordés, ne pouvant faire face à une agression traumatique extérieure.

On retrouve ici en clinique dans  cette incapacité à exprimer ses sentiments et émotions ( alexithymie) cette « impuissance à dire » de la gradation de Paul Ricœur.

Seule la plainte , sans mots ni récits, peut parfois s’exprimer à condition toutefois que la souffrance ne soit pas paroxystique et en jugule l’effort de la formuler.

Mais là encore la gradation n’est linéaire ni entière.

Devant l’intensité de la souffrance psychique, l’Agir-parole bloqué dans son expression et une tendance paranoïaque où l’autre devenu tiers, et ressenti  comme agresseur ; la confusion s’installe et l’Agir dans le mouvement, agitation, gesticulations peut très bien apparaître.

 

La dégradation de l’estime de Soi :

Être dans le non-Agir, du parler, de l’acte, de la relation se mélange avec la responsabilité d’une souffrance que l’on s’infligerait à soi-même.

C’est pour reprendre Ricœur , une « impuissance à s’estimer soi-même ».

C’est une atteinte à sa propre dimension éthique, la liberté d’opérer des choix y compris celui de la souffrance…..

Finalement, sans élaborer davantage sur les causes multiples de la souffrance psychique, celle-ci s’installe lorsque nous n’avons pas ou plus les moyens d’agir sur la douleur ni même de la fuir ; et tant bien même que nous pourrions nous en échapper en fuyant vers le monde extérieur, celui-ci est soit vide, dépeuplé ou ses quelques habitants pourraient nous « anéantir » et en tout état de cause, notre rapport à l’autre étant altéré ; il n’y a plus de salut à espérer non plus.

 

C’est sans doute  cette troisième dimension de la menace que l’on trouve chez Freud :

« La troisième menace provient de nos rapports avec les autres êtres humains[.] la souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que toute autre »

Cette souffrance psychique dans le monde extérieur, dans ses dimensions économiques, sociales, éducatives, environnementales ; ce monde d’individualisme conjugue  compétitivité et précarité, recherche de sens et culture de l’Ego.

Il ne peut intégrer en ses rangs, celui ou celle, dont les défenses sont épuisées ; il ne peut tout au mieux, par souci de temps et d’efficacité que tenter de le « soigner » ou le laisser se marginaliser.

C’est cette contradiction flagrante, qui est déstabilisante, une Société d’abondance et de Pathos où la pathologie et son cortège de souffrance est de mieux en mieux cernée ; tous les outils perfectionnés sont là pour apaiser ; mais l’Homo-Pathologique a bien du mal à s’y frayer un chemin.

La douleur est ainsi soulagée mais la blessure psychique peut encore perdurer mais c’est là sans doute que l’asymétrie avec  la plaie physique s’accentue.

Qui peut affirmer, tant même que les étapes soient connues, que le travail du Deuil est pleinement achevé ?

Existe-t-il  une norme esthétique et éthique à sa « cicatrisation » ? Et si oui, est-ce souhaitable ?

Peut-être ne saurons-nous jamais répondre complétement à ce questionnement millénaire :

 Quel est donc le sens de cette souffrance psychique dans  toutes ses composantes ? Sauf à postuler que c’est le non-sens de la douleur qui rend à la souffrance, son essentialité.

Mais l’Homme par une perversion, sait donner un sens par le pouvoir de la douleur qu’il inflige.

 

Comment intervient l’empathie ?

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Empathie à la douleur

Il faut donc admettre que malgré la pertinence et la multiplicité des approches, en les croisant , en les agrégeant ou en les opposant ; nous sommes toujours avec une pertinence plus ou moins approximée contraints d’inférer notre compréhension de l’état de l’autre et en l’occurrence de sa douleur psychique par une analyse débordant largement les frontières et les chapelles.

Ma connaissance ou perception de la douleur de l’autre, ne sera ni meilleure, ni pire, ni plus acérée ni plus erronée que la sienne propre.

Notre relation à l’autre est ici asymétrique car ma subjectivité n’est pas la sienne.

Ce n’en fait en rien une forme d’impossibilité d’empathie.

Si l’empathie comme aptitude à ressentir à la place de l’autre a souvent été présentée comme naturelle, elle se cultive et s’apprend.
L’empathie ainsi appréhendée serait tout d’abord ma capacité à entrevoir le ressenti de la souffrance du pathos de l’autre, sans vouloir ni pouvoir , souffrir à sa place sans céder à la compassion et ne pas lui faire ressentir ce qui serait pitié pour moi et rabaissement ou commisération.

N’oublions pas que celui qui souffre est « coincé » dans sa dépendance à l’aidant ; qu’il peut haïr dans une dérive paranoïaque et le supplier de l’aider

Malgré ces difficultés , dans la relation d’aide, il faut aussi éviter la contagion empathique pouvant conduire à une traumatisation secondaire ou que les affects altèrent la qualité de l’aide.

La psychologie sociale la considère comme source indispensable au raisonnement moral et à un équilibre des comportements sociaux.

Cet aspect se conjugue assez bien avec la clinique de la souffrance psychique, car la personne en souffrance psychique a un contenant altéré ou défaillant.

Dans cette situation, cela peut être par l’empathie que la relation à l’autre ou au collectif, que l’environnement du groupe pourra assurer l’existence d’un contenant et que celui-ci assure au mieux ses fonctions.

 

Certaines données neurophysiologiques récentes indiqueraient que l’expérience douloureuse d’autrui peut également être « incarnée » par l’observateur sur un mode non seulement affectif mais aussi sensori-moteur .

La vue et l’écoute, de postures et attitudes douloureuses activeraient chez l’observateur les mêmes zones cérébrales.

Cela pourrait sous-entendre une forme de perception intuitive de la douleur selon un processus de résonance émotionnelle automatique.

On parle donc de perception, d’une forme de sensibilité ou sensibilisation à la douleur de l’autre.

Le pas n’est pas franchi pour évoquer encore une « compréhension », ni de l’usage ou de l’apport que cette empathie susciterait dans le soulagement de la douleur de l’autre.

On évoque aussi cette empathie comme nécessaire à la cohésion sociale, un reliquat de notre instinct de survie !

Il y a peu de doutes que la précarisation et/ou l’exclusion sociale soit un facteur actuel de souffrance.

Mais réduire l’empathie à un paramètre de régulation des équilibres sociaux et sociétaux est insuffisant pour aborder la souffrance psychique.

Le ressenti-perception de la souffrance psychique d’une personne n’est ni suffisant pour lui porter secours, ni ne garantit que dans le cadre d’une pathologie, cette empathie empêche l’exclusion du cercle social.

Au-delà de la physiopathologie, des bases cérébrales de l’empathie ; existe-t-il une dimension morale et non éthique de l’empathie ?

Même si le vocable « morale » de la douleur  en psychiatrie peut prêter à interprétations !

En la définissant comme innée, sa privation en ferait de celui qui en est dépourvu un déficitaire et l’interprétation psychopathologique pointera vite son nez.

Est-il un individualiste, un égocentré, ou un apprenti sociopathe ?

Doit-on le sommer d’apprendre l’empathie ?

Cela sous-entend donc  une esquisse d’obligation : il faut être empathique mais pas uniquement comme un miroir du ressenti de l’autre, il nous faut aussi le comprendre et pouvoir agir, ce qui ne peut se faire en ignorant les causes de sa souffrance, faute de quoi l’empathique sincère ne saurait faire que de son mieux ; à défaut de pouvoir comprendre il doit a minima témoigner de son intérêt et faire preuve d’attention.

Le chemin est vite glissant : suis-je là pour l’aider ou dans le soulagement projectif de mon propre fardeau ?

Dans ce dernier cas, cet altruisme de superficie n’est ni un don, ni une aide pour l’autre : il devient bien involontairement le legs de sa propre détresse et enkyste le souffrant dans une douleur persistante car ni il n’est compris ni aidé. Il  voit alourdi son fardeau en intériorisant en prime celui de l’aidant ou du proche.

Les préceptes de la nécessaire cohésion sociale, ne doivent pas voiler la nécessaire empathie de la relation d’aide en thérapie ni occulter que l’écoute et le dialogue ont pour fonction de décharger l’autre d’un premier fardeau.

S’il en fallait une preuve empirique, les exemples abondent.

Dans les comorbidités des dépressions sévères qui transgressent les barrières nosologiques des classifications, on retrouve souvent un triste palmarès d’addictions, de désertion sociale, de tentations suicidaires etc..

Si tant bien même les statistiques sont là, aucun indicateur précis ne mesure ou ne prédit leur dimension malgré nombre de paradigmes expérimentaux.

Si l’empathie dans la relation d’aide n’est qu’une modeste tentative d’amorce d’aborder le dialogue et l’échange, et  permet au souffrant dans une première étape d’entamer un travail ou un parcours de soins thérapeutique ; elle est acquise ou innée, une obligation sine qua non.

Il faut pour cela se garder de l’ériger en vertu morale, il faut la sortir de la norme ou du dogme si nécessaire,  pour aborder le sens  ou esquisser la compréhension de la douleur psychique dans chacune de ses composantes.

Une approche prudente serait peut-être en psychothérapie de cesser les analogies entres douleurs physiques et psychiques, tant elles semblent intrinsèquement liées.

Intéressons-nous au contenu, tous les contenus, du discours du patient.
Douleur psychique et souffrance en font intégralement partie, mais ils ne sont pas les seuls éléments.

C’est à ce prix-là, que le souffrant qui parfois nous aliène aussi par ses troubles, ne sera pas réduit à une seule dimension pathologique mais une personne dont nous sommes distincts en restant empathique.

C’est réinscrire dans le regard à l’altérité, le droit à la différence.

 

Empathie : la limite des neurones miroirs ?

Les neurones miroirs sont devenus les idoles  des neurosciences.

Depuis plusieurs années, ils expliqueraient  la majorité des mécanismes de communication émotionnelle, de mimétisme, d’empathie , de sympathie et de compassion chez l’homme et certains autres animaux…Ces neurones auraient donc la caractéristique de s’activer aussi bien lorsque nous faisons quelque chose, que lorsque nous voyons quelqu’un d’autre le faire.

On pourrait ainsi expliquer l’empathie : si une personne en voit une autre pleurer ou rire, ses neurones miroirs s’activent en voyant le visage de son vis-à-vis, et ce seront les mêmes neurones qui s’activeront lorsque cette personne rit ou pleure elle-même.

Elle ressentirait alors par simple effet de miroir le fait de rire ou de pleurer, tant bien même qu’aucune relation n’ait été amorcée.

 

Cette automaticité interpelle : elle serait dépourvue déjà d’intentionnalité.

Son sens aussi dans le cadre de l’empathie, sans intention particulière, par exemple de l’aider, je suis dans un manifeste du « pleurer » ou « Rire » : comment je le comprends et comment le comprend l’autre.

Lui suis-je utile, aidant, nuisible ou indifférent ?

Quel contrôle puis-je donc exercer sur moi-même afin que mon empathie prenne sens dans un effet désiré sur l’autre et correspondant à son attente ?

Cette théorie, semble présenter quelques failles.

Le neuroscientifique Nicolas Danziger (Hôpital de la Pitié-Salpêtrière), a réalisé des expériences montrant qu’il faudrait aussi, vraisemblablement, un intense effort mental de représentation et d’imagination de « ce que l’autre ressent », qui va bien au-delà qu’un simple mimétisme de réplique automatique reposant sur les neurones miroirs.

Si je perçois les pleurs d’autrui, suis-je certain qu’il souffre ? Et si tel est le cas, suis-je en capacité de le ressentir ?
 Selon cette théorie fondée sur les neurones miroirs, le cerveau reproduirait l’activité électrique liée à la douleur, si bien qu’un observateur accéderait à l’expérience de son vis-à-vis en ravivant des bribes d’expériences douloureuses du passé.

 

Mais  c’est ici dans ses expériences que N. Danziger  a montré que des personnes insensibles par constitution ou pathologie génétique à la douleur  parviennent très correctement  à évaluer le degré de souffrance d’autrui à partir de l’expression des visages.

Elles ne peuvent de fait le faire, sans ressentir par « miroir » elles-mêmes des sensations douloureuses  puisqu’elles en sont démunies et incapables.

L’explication-résumée- de N. Danziger est que la capacité et l’intensité de l’empathie, il y a aurait une forme de « réflexion » sur la signification des mimiques du visage de l’autre, un fonctionnement complexe(liée à l’activité d’une aire cérébrale nommée cortex cingulaire postérieur), un mixte d’abstraction et de ressenti émotionnel.

Cela indiquerait ainsi que la personne déficitaire de sensations de la douleur, se construirait une forme déjà de représentation négative dont le ressenti pourrait provenir par une symétrie à la douleur morale, entendue ainsi comme une peine morale dans le registre ce celles auxquelles elle est sensible.

La personne puiserait ainsi par la voie cognitive soit leur propre souvenir d’une douleur morale et non physique et élaboreraient par un raisonnement abstrait une « compréhension » qui prendrait valeur de « ressenti ».

Même par cette double approche, l’empathie ne parait pas simple ni à appréhender et encore moins à manier.

Nous sommes à nouveau ramenés à notre point de départ, il nous faut bien inférer pour appréhender subjectivement ce que l’autre ressent en tant que douleur ou souffrance morale.

Franchir le pas de l’empathie à la compassion, ne signifierait donc pas automatiquement comprendre l’autre.

C’est en cela, que le domaine de la compassion, toute méritoire et respectable soit-elle s’inscrit ainsi dans un autre registre.

 

Dans le domaine de l’aide , sans débattre car ce n’est pas mon sujet, des approches s’y référant et complétés par d’autres concepts tel l’interdépendance, ni la compréhension de la douleur-souffrance ni le rôle de l’empathie ne peuvent être présentés comme une évidence simple.

Cela nous renvoie sans doute à une écoute ou observation inconditionnelle de l’autre pour tenter de le comprendre en admettant par là-même que je ne pourrai jamais ressentir identiquement ou à intensité équivalente sa souffrance psychique.
Avant de vouloir « deviner » l’autre , je dois en priorité m’y intéresser attentivement…

 

C’est là ou l’approche phénoménologique de P. Ricœur, recroise Freud et le domaine psychiatrique :

 

«  Sur le terrain de ce qu’on appelait autrefois « les passions de l’âme, cette zone intermédiaire où le  Pathos  voisine le pathologique »

 

 

Pascal Millet Médecin hospitalier, et professeur, Programme de formation EPSSEL

Nicolas Danziger, Hôpital de la Salpêtrière

Deuil et mélancolie. S. Freud

Communication de Paul Ricœur au colloque de janvier 1992

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